Gribouillis dans les marges

Vie privée et professionnelle

Un reproche souvent fait au télétravail est le risque de confusion entre la vie privée et la vie professionnelle. Au sens de temps pour soi versus le temps consacré à gagner un salaire. Les deux sont de toutes façons depuis bien longtemps imbriquées, du moins dans nos métiers pseudos créatifs du développement informatique. Qui n’a jamais trouvé la solution à un problème professionnel dans l’intimité de sa salle de bain le matin ?

Mais c’est une autre forme d’interpénétration qui m’interpelle ce matin, plus pernicieuse et qui me dérange beaucoup plus. Pour recruter, nos boites vantent l’excellente ambiance au sein de leurs équipes, et mettent en avant les profils de leurs employé⋅e⋅s. Cela passe a minima par une photo sur le site Web, parfois cela va plus loin, avec des portraits complets de salarié⋅e⋅s, pour montrer combien illes sont jeunes, enthousiastes, dans le vent, etc. Et cela me dérange. Je le ressens comme une intrusion dans mon intimité. Je vends à un patron une force de travail, ma capacité à taper sur un clavier pour créer des objets sensés résoudre certains problèmes. Mais en aucun cas, je ne lui vends le droit d’utiliser mon image, ma personnalité. Le contrat de travail ne porte que sur un travail, ce que je suis, pense, aime, ce qui me constitue en tant qu’individu ne font pas partie de la relation contractuelle. Qu’un employeur veuille utiliser ma photo, des détails, même anodins, sur ma vie, me semble une intrusion inacceptable dans mon intimité. Paranoïa et vanité ou une certaine conception de la pudeur, je ne sais pas.

Dans le milieu des jeunes pousses, la frontière est parfois ténue. Parfois, les recrutements se font autant pour la capacité de travail que pour la notoriété, l’influence. C’est un secret de polichinelle, et pourtant je doute que ça soit contractualisé noir sur blanc. Certain⋅e⋅s d’entre nous vendent leur personnage public autant que leur habilité à caresser un clavier. Comment définir la limite entre le personnage qui fait partie du lot vendu, et l’humain derrière, qui ne saurait être vendu ?

Et cela incite à réfléchir à la limite entre notre personnage public et personne privée. Entre ce que nous donnons à voir en ligne et ce qui n’est connu que de nos proches. À réfléchir à ce qui est monnayable et à ce qui ne se négocie pas. Afin d’agir de façon consciente, de savoir à temps poser des limites et argumenter pour les faire respecter.