Gribouillis dans les marges

La tentation

Je suis viscéralement attaché à la liberté. Et je pense qu’on ne peut pas être libre si tout le monde ne l’est pas. Donc qu’une condition de la liberté, c’est l’équité. L’égalité concrète, la justice sociale. Je suis également convaincu qu’on n’arrivera pas à s’émanciper tout seul⋅e⋅s, mais uniquement en s’entraidant. Ce sont là les valeurs qui me définissent lorsque je me présente comme « de gauche ».

Comme mes textes des dernières semaines le laissaient deviner (Voter ? et Le vote inutile), je suis aujourd’hui fortement tenté d’aller voter dimanche. Voter contre le vieux monde dégueulasse porté par la majorité des candidat⋅e⋅s. Voter aussi, un peu, pour l’espoir de sursaut du peuple de gauche que porte Méluche.

Je suis loin d’être en accord sur tous les sujets avec Méluche. Ses positions en matière de politique internationale notamment me dérangent. Je m’étais juré de ne jamais m’engager pour lui à cause de son silence lors du massacre d’Alep. Sa volonté de ré-introduire un service militaire me fait hurler. Et le fanatisme de certain⋅e⋅s de ses zélotes m’inquiète sur leur attitude en cas d’arrivée au pouvoir.

Mais je dois reconnaitre ma méconnaissance globale tant de ces sujets que du détail de sa position. Je réagis viscéralement, mais n’ai pas une analyse poussée en matière de géopolitique. Surtout, si importants soient-ils, ce sont des sujets connexes. Le cœur de notre vie, de notre quotidien, c’est la question sociale, ici. La façon dont nous vivons ensemble en nous entraidant, en veillant les un⋅e⋅s sur les autres.

La question sociale, c’est également notre rapport à notre environnement, à l’écosystème qui nous abrite. Et je dois admettre que sur le sujet, l’écosocialisme de Méluche et ses ami⋅e⋅s ne me semble pas être juste une récente conversion opportuniste, mais un point central de son projet, concret et réaliste. Ses propositions en matière d’éducation et de santé placent également l’émancipation et le bien-vivre avant l’économie.

Malgré mes divergences et mes craintes, j’avoue qu’il a su faire naitre en moi un petit espoir. L’espoir que les idées « de gauche » gagnent à nouveau un peu de chemin, après des années de reculade. Depuis 20 ans que je m’intéresse à la politique, tous les gouvernements n’ont fait qu’augmenter les inégalités et restreindre les libertés. Je ne vois pas comment les choses pourraient changer en continuant à confier le pouvoir aux mêmes.

Je pense qu’au contraire, si nous persistons dans cette voie, la situation ne va faire qu’empirer jusqu’à une forte secousse, et je ne suis pas sûr que cette secousse soit une révolution comme je la rêve. Ça peut être le fascisme, sur des bases nationalistes, religieuses ou autre. Ou l’effondrement de notre écosystème auquel la course en avant irréfléchie du capitalisme nous mène tout droit à brève échéance.

Au fond, ce qui m’intéresse, ça n’est ni Mélenchon, ni son programme. L’homme m’est certes sympathique, des amis qui l’ont connu hors de l’arène politique m’en ont fait un portrait moins caricatural que la marionnette publique. Son programme, je ne l’ai pas lu. De toutes façons, quel⋅le candidat⋅e respecte son programme ? Non, ce qui m’intéresse, c’est que le peuple de gauche relève enfin la tête, reprenne un peu espoir.

Depuis que je m’intéresse à la politique, nous subissons défaites sur défaites, nos valeurs ne cessent de reculer. Cela crée un climat mortifère où, pour se protéger, on finit par se désengager. Ne plus s’investir, ne plus se passionner, parce qu’on finit par ne plus y croire, par se persuader que chaque combat n’amènera qu’une nouvelle défaite, une nouvelle raison d’être désespéré et aigri. Avant toutes choses, nous avons besoin d’espoir !

Alors, pour le moral, chaque petite victoire est bonne à prendre. Pour se redonner du courage. Se dire que ça vaut la peine de continuer à se battre pied à pied, qu’il y a un espoir. Même sans victoire, un gros score de Méluche serait surtout un moyen de se compter, de se dire que nous ne sommes pas le dernier carré d’une espèce en voie de disparation qui partage des valeurs humanistes.

Après-tout, quelle autre alternative avons nous ? Dans l’attente d’une mobilisation dans la rue suffisamment forte pour imposer une politique de gauche, émancipatrice, juste, incluante — mais depuis 20 ans toutes nos mobilisations échouent — quel autre choix pour rompre avec l’apocalypse ou le retour du fascisme auxquels conduiront, j’en suis persuadé, les programmes des principaux autres candidats et leurs partis ?

J’entend la lucidité des camarades Autonomes. Je suis souvent d’accord avec leurs analyses, la mascarade électorale, la forte probabilité que Méluche ne soit qu’un fossoyeur comme Tsipras, volontairement ou par impuissance. Mais je ne crois pas, malheureusement, que nous soyons à la veille d’un vaste mouvement populaire capable de stopper l’apocalypse programmée par le capitalisme.

Surtout, si je vote, ça ne sera ni une délégation de mon pouvoir, ni de mes espoirs. Je ne confie ni l’un ni les autres entre les mains d’un sauveur suprême. Sauvons-nous nous-mêmes ;-) Un bulletin n’est qu’une pierre parmi d’autres dans la digue pour contenir la monté de la haine et essayer de bâtir un autre futur. Aussi insignifiante soit-elle, elle peut compter, si nous ne l’investissons pas d’espoirs magiques.

Deux textes que j’ai relayés ces derniers jours parlent d’humanisme. Et c’est peut-être là la clé qui explique pourquoi, par delà d’innombrables divergences sur le programme politique, j’ai de la sympathie pour Méluche : derrière le programme, il y a un humanisme, une vision de la place de l’humain dans le monde, centrale et heureuse. À l’opposé de celles des autres candidats qui placent l’économie ou la haine avant l’humain.

Voilà, je suis très tenté d’aller mettre un bulletin dans une boite dimanche prochain. Pas pour plébisciter un homme. Mais pour nous rassurer et nous redonner espoir, nous dire que nous ne sommes pas seul⋅e⋅s à avoir le cœur qui bat à gauche, et l’envie d’un monde plus émancipateur, égalitaire, solidaire. Et j’ai très envie de vous en convaincre, pour qu’on soit très très nombreuses et nombreux à se tenir chaud ! EOF