Gribouillis dans les marges

Ces petits riens qui maintiennent l’ordre

Un gazouillis me fait découvrir une analyse de Didier Fassin sur les contrôles d’identité. Elle explique merveilleusement bien leur rôle et pourquoi il est aussi important de lutter contre.

Citation(s) extraite(s) de «  » par Didier Fassin

[une commissaire reconnait] la relation d’assujettissement que le contrôle instaure. D’un côté, elle affirme l’arbitraire dont usent les forces de l’ordre pour choisir qui est contrôlée et comment, en s’affranchissant de la loi et même de toute justification. De l’autre elle exprime la soumission que doivent montrer les jeunes en se laissant faire, en ne contestant pas la discrimination dont ils font l’objet, en supportant la honte des gestes pratiqués et des mots prononcés. (…) le contrôle d’identité est un pur rapport de force qui fonctionne comme un rappel à l’ordre-non pas à l’ordre public, qui n’est pas menacé, mais à l’ordre social. Cet ordre social est celui d’une inégalité (entre le policier et le jeune) et d’une injustice (au regard du droit et simplement de la dignité) qu’il faut apprendre dans son corps. La répétition des mêmes expériences dans une routine mortifiante est une véritable éducation physique au cours de laquelle on intériorise sa place sociale. L’habitude de l’humiliation doit produire l’habitus de l’humilié. Apprendre l’inégalité et apprendre l’injustice n’est d’ailleurs pas tout à faut la même chose. On inculque, dans le premier cas, un rapport de domination et dans le second une relation de sujétion. L’inégalité est objectif, l’injustice est subjective. Les contrôles d’identité (…) établissent une distinction entre des citoyens et des sujets. (…) On comprend dès lors comment cette pratique, que beaucoup croient anodine, définit le rapport de certaines catégories de population à l’État et, plus largement, au politique.

Il est fascinant de voir que cette analyse peut être étendue à de nombreuses autre pratiques, d’apparence totalement anodines, mais qui sont en fait profondément violentes en ce qu’elles sont des barreaux qui emprisonnent chacun et chacune à une place de l’ordre social. La plupart du temps, il n’est pas besoin de faire usage ouvertement de la force et de la violence. Une simple répétition quotidienne de petits gestes suffit. Je pense par exemple au harcèlement scolaire, parfois difficile à détecter parce que le pouvoir des caïds se perpétue davantage via une succession d’actes anodins que par de la violence ouverte. Je pense aussi également au sexisme. Toutes les micro-agressions qui se répètent à longueur de journée sont comme les contrôles d’identité : en apparence sans gravité, ne valant pas la peine qu’on les relève, encore moins qu’on lutte contre. Alors que sur le fond, elles sont le ciment d’une hiérarchie sociale où les uns ont tout pouvoir sur les autres.