Gribouillis dans les marges

Ni maîtres ?

Plusieurs médias (comme France Inter et TV5Monde) se sont fait l’écho d’une enquête de l’Agence France Presse sur les nombreuses démissions parmi les récent⋅e⋅s élu⋅e⋅s du Front National. Depuis 2014, environ 400 des 1500 personnes élues dans les conseils municipaux sur des listes FN ont démissionné, et certain⋅e⋅s expriment leur déception. On pourrait être tenté de se réjouir. Mais je trouve plutôt que c’est une bonne occasion de s’interroger sur la démocratie représentative. Car je ne pense pas que cette vague de démissions et de déception soit liée à l’idéologie du FN. Je crois que la même situation pourrait arriver à d’autres partis, et qu’elle parle surtout de notre système.

Le FN est un parti qui a depuis longtemps le vent en poupe dans les urnes, mais qui commence seulement à avoir des élu⋅e⋅s. Mais il manque de cadres, de militants familiers des arcanes de la gestion municipale. Pour constituer des listes aux différentes élections, il doit donc faire appel à des militant⋅e⋅s sans grande culture ou expérience politique, ou à des arrivistes ayant flairé une bonne opportunité.

Est-ce que la débâcle des élu⋅e⋅s FN est une débâcle des amateurices ? Est-ce qu’elle signifie que la politique est affaire de professionnel⋅le⋅s, un métier à part entière, et que les simples citoyen⋅ne⋅s n’y ont pas leur place ? Je pense plutôt qu’elle témoigne de la méconnaissance générale du fonctionnement des institutions. Nous manquons tous et toutes de formation à la démocratie. Je n’ai pas souvenir d’avoir appris la démocratie à l’école, d’avoir appris les bases nécessaires pour être un citoyen capable de prendre part à la gestion de sa commune. Il y avait bien quelques cours d’histoire-géographie ou d’éducation civique expliquant de très haut le fonctionnement des institutions, mais en les présentant de l’extérieur, comme si la seule implication politique qu’on attendait de chacun⋅e était juste de glisser un bulletin dans une urne, et que la gestion des affaires de la cité était une affaire de spécialistes, réservée à celles et ceux qui après le bac décideraient d’en faire profession. La démocratie, la gestion de nos affaires collectives, n’est pas quelque chose d’innée chez l’humain. Cela mérite au contraire un long apprentissage, par la pratique. Sans cet apprentissage, nous en serons réduit⋅e⋅s à abandonner notre sort aux mains de professionnel⋅le⋅s, en priant pour leur bienveillance. Expérimenter le fonctionnement démocratique, s’informer et se former sur les questions de la gestion quotidienne des affaires communes, devrait donc être une de nos priorités, ni vous voulons être capables de reprendre nos affaires en main.

La déception des électeurs et des électrices du FN tient aussi sans doute à la présence, parmi les nouveaux cadres du parti, de nombre d’opportunistes, sans guère de convictions, qui ont saisi l’occasion de faire un bon coup. En soit, qu’illes soient bien plus motivé⋅e⋅s par leur fortune personnelle que par l’intérêt collectif n’est pas une spécificité du FN. Mais dans la plupart des autres partis, les choses se font de façon moins précipitée, moins ouverte. On fait carrière, on pense à long terme, on suit la voie bien tracée par les ainés qui de permanent de syndicat étudiant mène à la confortable rente de sénateur. Le FN n’a pas encore cette culture, ayant jusqu’à présent été exclu des fromages de la république. Il n’est donc pas étonnant qu’un certain nombre de nouveaux cadres soient des aventuriers, commerciaux venus faire une bonne affaire en politique mais sans volonté d’y faire carrière.

Ce danger, la prise de pouvoir par les opportunistes, n’est là encore pas forcément lié à l’idéologie du FN, mais pourrait affecter n’importe quel mouvement se voulant hors du système et accédant aux responsabilités. Les exemples sont légions. Il faut donc réfléchir aux moyens de s’en préserver. Comment éviter la récupération des mouvements populaires par des aventuriers opportunistes (ou, pour les mouvements de gauche, par des trotskystes, ce qui ne vaut pas mieux mais est un autre débat) ? Est-il possible d’éviter la prise de pouvoir par des gens défendant des intérêts particuliers dans le système actuel, en l’aménageant, ou est-ce qu’il est nécessaire de changer de système, pour aller par exemple (tout à fait au hasard) vers une démocratie plus directe ? C’est là une question à laquelle il faut à mon avis réfléchir avant d’envisager toute action politique.