Gribouillis dans les marges

Logiciel libre

Je répondais hier à un billet de Thierry Crouzet où il affirmait « (…) qu’un service, un logiciel, une commune… soit libre ou pas ne m’intéresse pas (…) ». Je défend pour ma part l’idée qu’un logiciel, pour être libérateur, doit être sous une licence dite libre. Une condition loin d’être suffisante, mais nécessaire. Thierry doute de cette nécessité. Je vais donc tenter de développer mon point de vue.

Les licences dites libres accordent à chacun⋅e un certain nombre de droits :

Je vais illustrer l’intérêt de ces droits en prenant un exemple que je connais bien, celui de CozyCloud. CozyCloud est un logiciel libre offrant un serveur où héberger ses données personnelles (il est développé par une société dont je suis salarié, mais évidemment ce que je dis ici n’engage que moi).

Cozy permet par exemple de stocker des fichiers sur un serveur, afin d’y accéder de partout. De nombreux services non libres offrent des fonctionnalités similaires. Mais si j’utilise un de ces services, je suis soumis à ses conditions d’utilisation. Le jour où il décide d’analyser tous mes fichiers pour s’assurer que je ne possède pas de contrefaçon, ma seule manière de refuser est de cesser d’utiliser le service. Cozy étant un logiciel dit libre, je ne suis pas lié à un prestataire et à ses décisions. Je peux installer le logiciel sur ma propre machine, sur un serveur que je loue, ou faire appel à un prestataire tiers qui gèrera mon serveur moyennant rémunération. Si ce prestataire décide à son tour d’être indiscret et de s’intéresser à mes fichiers, il me suffit de changer de prestataire. La licence du code garantit une certaine pérennité du service, je suis relativement indépendant des décisions de tiers.

De par sa licence, tout le monde a aussi le droit de modifier Cozy. C’est à dire que si la société qui le développe prend des décisions qui me déplaisent, va dans une direction qui ne me convient pas, je peux refuser ces évolutions et créer ma propre version du logiciel, conforme à mes besoins.

Ce droit est dans les faits assez théorique, car il implique d’avoir les compétences et le temps pour développer et maintenir une version différente du logiciel. C’est là qu’intervient le troisième droit, celui du partage. Car il permet la création de communautés autour d’un logiciel. Chacun⋅e contribue selon ses moyens, partage ses contributions, et la somme de toutes fait vivre le logiciel, indépendamment.

Ainsi, je ne suis obligé de me conformer ni aux décisions des développeureuses du logiciel, ni aux pratiques des hébergeureuses. J’ai plus de liberté en utilisant Cozy que si j’avais recours à un de ses équivalents sous licence dite « privatrice ». Bien sûr, ces libertés ne sont qu’un premier pas, très insuffisant, sur la route de l’autonomie. Mais je peine à imaginer des cas où l’autonomisation serait possible si je ne disposais pas au moins du droit d’utiliser le logiciel comme bon me semble, de le modifier et de le partager.

Je reconnais que je ne démontre rien ici, je ne cite qu’un exemple. À vrai dire, je ne sais même pas si mon affirmation est scientifiquement démontrable. En ce sens, Thierry a raison, il y a une part de croyance, d’idéologie. Mais l’idéologie n’est pas un mal en soit. Je conteste qu’elle mène fatalement au fanatisme. Je crois au contraire que l’absence d’idéologie cause l’immobilisme. Je crois aussi que les idéologies ne sont pas forcément redevables des crimes commis en leur nom. Je continue à garder la foi en le communisme, parce que je suis persuadé que c’est une forme de société qui sera meilleure que la nôtre, et qu’on peut aller vers cette société sans passer par les horreurs que furent le stalinisme, le maoïsme et autres. De même, je ne veux pas condamner l’utopie libriste à cause des erreurs de méthode de certain⋅e⋅s de ses adeptes.

Là où je rejoins Thierry, c’est qu’il ne faut pas voir le mouvement du logiciel libre comme la réponse à tous les problèmes. Libérer les logiciels n’est qu’une petite partie du chemin vers un monde meilleur. Une étape importante, mais ni suffisante, ni fondamentale. Bien d’autres luttes sont à mener.

PS: Je m’aperçois que Thierry Crouzet a répondu plus tôt dans la journée. Encore des points intéressants mais beaucoup de choses avec lesquelles je suis en désaccord. Je n’ai malheureusement pas le temps de continuer le débat ☹