Gribouillis dans les marges

Analyse d’Éric Fassin sur les violences policières

Citation(s) extraite(s) de «  » par Éric Fassin

La focalisation sur les brutalités dans le cadre du maintien de l’ordre public risque toutefois d’occulter les violences quotidiennes qui se produisent dans le cadre de missions de sécurité publique. Ces violences ne font en effet guère parler d’elles ou, lorsque c’est le cas, la version officielle de la préfecture ou du ministère de l’Intérieur prévaut. C’est qu’elles surviennent presque toujours dans les quartiers populaires et sont subies pas des hommes jeunes, voire des adolescents, appartenant à des minorités ethno-raciales, qui constituent l’essentiel du contingent des personnes blessées ou tuées lors d’interactions avec la police. Peu légitimes, les habitants de ces territoires stigmatisés sont rarement entendus. Les brutalités qu’ils subissent demeurent ­invisibles, sauf lorsqu’un décès provoque une révolte.

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Mais la violence dont ils sont victimes ne se limite pas à ce qu’en dit le droit. Elle n’est pas seulement physique. Elle est aussi psychologique ou, mieux, morale. Elle se manifeste à travers les provocations verbales des patrouilles qui circulent dans les quartiers, les humiliations des contrôles d’identité et des fouilles à corps accompagnés de commentaires dégradants, les menaces et les insultes proférées lors des interpellations, les conditions indignes des gardes à vue.

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Les contrôles sont d’ailleurs rarement suivis d’arrestations, les interpellations, de mises en cause, et les gardes à vue, d’inculpations, mais ils procèdent comme rappels à l’ordre social. Détourner le regard en ignorant cette expérience ordinaire revient à en redoubler l’injustice.

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La politique de la peur instillée au cours des derniers mois a ainsi marqué une nouvelle étape dans le tournant sécuritaire amorcé depuis trois décennies. On manquerait toutefois le sens de cette évolution si l’on s’en tenait à ce constat général sans voir que la logique autoritaire et les violences policières qui l’accompagnent sont ciblées. Dans le cadre des pouvoirs exceptionnels accordés aux forces de l’ordre, ce sont les manifestants contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, contre la loi El Khomri sur le travail, ou même les militants écologistes au moment de la COP21 dont on réprime les mobilisations, et ce sont les minorités ethno-raciales auxquelles on impose contrôles et perquisitions, les réfugiés de la jungle de Calais dont on détruit les abris, les gens du voyage et les populations roms qu’on chasse de leurs campements. Ces pratiques d’exception ne sont certes pas nouvelles, mais le dispositif qui se met en place les normalise. Dès lors, s’en prendre aux seuls policiers pour dénoncer leurs violences, c’est éluder la question de fond. Le comportement des forces de l’ordre concerne la société tout entière et la manière dont, même dans l’adversité, elle défend ou renonce à défendre l’Etat de droit et l’égalité de tous devant la loi, dans la rue comme dans les quartiers.