Gribouillis dans les marges

Morozov sur la réponse à la domination des GAFA

Entretien avec Evgeny Morozov, toujours aussi précieux, qui rappelle que tant la plupart des critiques contre la main-mise des GAFA que des alternatives que nous proposons, restent finalement cantonnées à l’intérieur du système permettant la domination de ces firmes.

Citation(s) extraite(s) de «  » par Amaelle Guiton

En collectant les données, en déployant toutes sortes de solutions d’optimisation, les entreprises high-tech peuvent atteindre une certaine efficacité dans des systèmes par ailleurs décrépits - et présenter cela comme de grandes améliorations. La santé, l’éducation, les transports, la connectivité sont les prochaines étapes : les progrès dans la collecte et l’analyse des données vont consolider le poids du secteur privé, et Uber, Google, AirBnB ou Facebook proposer des services à des citoyens qui ne peuvent plus compter sur l’Etat-providence. Ce ne sera plus le vieux modèle de solidarité et de socialisation du risque, mais l’avènement d’un modèle néolibéral très individualisé.

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le discours sur la technologie est le plus dépolitisé qui soit dans le capitalisme contemporain, tout en étant le plus important. La pire chose qui lui soit arrivée, c’est la manière dont il a été détourné, dans les années 90, par les juristes américains de la gauche libérale, qui ont défini la manière dont nous pensons la technologie, la loi et la politique partout ailleurs. D’où je parle - disons, bien à leur gauche -, cet emballage d’idées très politiques dans un verbiage juridique du type «le code fait loi», «la neutralité du Net» ou même «les communs», a détourné l’attention d’autres manières plus radicales de penser la relation entre la technologie, la politique et l’économie. Ne pouvons-nous pas aborder ces questions sous l’angle de l’impérialisme, de la financiarisation, du néolibéralisme ? 99 % des débats présupposent une sorte de régime néolibéral dans lequel tout ce que nous pouvons faire, c’est réguler la manière dont ces grandes entreprises nous abusent. Dans ce cadre discursif, la décentralisation nous est vendue comme bonne par nature, peu importe qu’elle mène à une financiarisation accrue de la vie quotidienne ou à une privatisation de la loi quand nous serons liés par des «contrats intelligents».

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En supposant que l’impossible se produise et qu’émerge une gauche qui embrasse la technologie, la politique et l’économie, il faudra éviter le plus grand danger, celui de voir cette nouvelle économie numérique tomber entièrement sous la coupe de Google, Facebook et consorts. Cela signifie, par exemple, un nouveau cadre juridique pour les données. (…) la gauche devrait analyser le modèle dans sa globalité : les données, l’identité, les capteurs, les machines apprenantes, les serveurs… Sans contrôle sur tout cela, nous allons assister à un transfert de pouvoir accru vers la Silicon Valley.

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à l’heure actuelle, la politique technologique et industrielle de l’Europe est principalement orientée vers la défense de ses propres géants industriels. Et pour être honnête, je ne vois pas pourquoi un monde dans lequel Google nous offre des services en échange de nos données ou de publicités serait bien pire qu’un monde dans lequel tout nous serait facturé par Bosch et Siemens. Il n’y a pas de réponse crédible sans repenser le capitalisme et l’orientation du projet européen.