Gribouillis dans les marges

Orienter le débat

Au détour d’un entretien, Richard M. Stallman rappelle au journaliste combien la formulation des questions détermine les réponses et oriente donc le ton général de l’aticle :

Citation(s) extraite(s) de «  » par Guillaume Champeau

Votre manière de poser les questions suppose une réponse, et donc m’impose l’obligation de le nier. Prière de faire l’effort de ne pas le faire comme ça. Prière de laisser les possibilités ouvertes, et je pourrai répondre avec ce qui est vrai.

Cela m’a rappelé un article à propos des dernières (en date) persécutions judiciaires contre Jean-Marc Rouillan. Il est poursuivi pour « apologie de terrorisme » (ce qui risque de faire sauter sa conditionnelle et de le renvoyer pour longtemps au trou) pour avoir osé dire que les assassins du 13 novembre avaient eu « du courage ». Laurent Cauwet s’attache à montrer comment le cadre posé par l’auteur d’un entretien conditionne le contenu de celui-ci. Et comment on arrive souvent à faire dire aux gens ce qu’on attend d’eux plutôt que ce qu’ils voulaient vraiment dire.

Citation(s) extraite(s) de «  » par Laurent Cauwet

ce qui pose très vite problème, est le refus de Jean-Marc Rouillan d’accepter le cadre même de la discussion proposée (qu’être contre Daesh ne peut signifier qu’être du côté de ce contre quoi Daesh se mobilise, c’est-à-dire la France démocratique) et l’assignation qui, conséquemment, lui est faite : être un porte-parole de cette démocratie blessée.

(…)

toute l’argumentation montée contre Daesh et l’E.I. se construit sur le traumatisme né du choc d’actes guerriers, sur l’émotion et l’empathie, et sur du religieux : face au monothéisme criminel de Daesh, se construit un monothéisme républicain (…). Ainsi, jamais l’analyse et la critique ne se posent sur le terrain du politique (…) mais sur le système binaire immémorial bien guerrier : le mal contre le bien.

(…)

l’assignation faite à Jean-Marc Rouillan s’apparente à un nouveau genre du repentir (…) [cette forme] plus subtile, plus perverse, n’oblige plus au regret, mais au contraire à crier moi aussi. « Moi aussi je suis Charlie »…

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Dans cet entretien, Jean-Marc Rouillan, d’emblée, déplacera les curseurs du débat. Dans un premier temps, en ne se plaçant que sur un terrain politique. Et, dans un second temps, en refusant l’assignation qui lui était faite. (…) Le format de l’émission, sorte de discussion à bâtons rompus, n’offre pas réellement le temps ni l’espace de déplier une pensée politique (…) De replacer le débat sur des bases politiques, permet à Jean-Marc Rouillan de resituer les attentats de Paris dans leur contexte (…)

(…)

C’est une vieille habitude, dans notre démocratie, de baliser un débat « publique » puis d’inviter des experts à exercer leur talent de rhétoricien, afin que la population puisse choisir « librement » son opinion. La fabrication du prêt-à-porter de la pensée a toujours très bien fonctionnée, l’information ainsi distillée par la presse du pouvoir décide jusqu’à la critique permise. Ainsi, lorsqu’il est question des jeunes des quartiers populaires, nous avons le choix entre deux propositions : ou ils sont racailles (…), ou ils sont victimes (…) — autant dire qu’ici victime et coupable sont les deux versants du même sujet colonisé, l’un hérité de la droite, qui prône l’asservissement par la force ; l’autre, héritée de la gauche, qui prône un humanisme dont l’idéal serait de soulager sans émanciper (cela peut s’appeler, par exemple, l’intégration).

(…)

Jean-Marc Rouillan, à contre-courant, refuse de participer de cette politique de la séparation, déplace les curseurs du débat imposé avec ses logiques binaires et réinjecte de la politique dans le débat public, c’est-à-dire à l’endroit même où se joue habituellement le travail de dépolitisation. Se faisant, il se désolidarise de « l’esprit Charlie » et rejoint la cohorte des soupçonnables tel que définis par Valls.