Gribouillis dans les marges

Foucault : « la justice est au service de la police »

Extrait d’un entretien à la télévision le 25 avril 1977 avec Michel Foucault, à propos de la fonction des juges dans la société.

Citation(s) extraite(s) de «  » par Michel Foucault

À quoi ils servent ? Si j’étais méchant, mais je ne le suis pas, alors je le dirai tout de même,ils servent au fond à permettre à la police de fonctionner. Le grand évènement qui s’est passé au cours du XVIII° siècle, on croit toujours que c’est la réforme judiciaire, l’acquisition des libertés, et cætera. Il s’est passé au XVIII° siècle quelque chose d’important, une invention pour laquelle on ne fait pas suffisamment mérite à ses inventeurs, il se trouve que c’est des français, c’est la police. La police, sous sa forme moderne, est une invention du XVIII° siècle et de la monarchie administrative, et en fait la police a été, depuis le XVIII° siècle, une espèce de formidable instance de régulation sociale, de surveillance perpétuelle, de correction incessante du comportement des gens, une instance non pas tellement de justice que de normalisation, il ne s’agissait pas tellement de faire appliquer la loi que d’obtenir un comportment normal, conforme, des individus. Et ça c’est la police qui l’a fait, la police l’a fait pendant tout le XVIII° siècle, dans les interstices d’un pouvoir judiciaire qui finalement était lâche, discontinu, inattentif, etc. Et je crois que c’est cette fonction policière, dont on dit toujours qu’elle doit être subordonnée à la police, qui est au fond le vrai socle sur lequel fonctionne actuellement la justice. La justice, elle n’est pas faite pour autre chose que d’enregistrer, au niveau officiel, au niveau légal, au niveau rituel aussi, ces contrôles qui sont essentiellement des contrôles de normalisation et qui sont assurés par la police. La justice est au service de la police. Historiquement et de fait institutionnellement.

Cette analyse permet de beaucoup mieux comprendre les lois policières. Nul ne conteste qu’elles soient parfaitement inefficaces en matière de prévention et de répression des crimes et délits. Mais qu’importe, puisque ça n’est pas leur fonction. Leur fonction première est de mettre les nouveaux outils technologiques au service de la normalisation des comportement. Tout le monde se sachant potentiellement écouté, surveillé, va corriger de soi-même son comportement, va s’auto-réguler, s’auto-censurer, pour faire en sorte de se conformer le plus possible à la norme sociale, car toute déviance, aussi minime soit-elle, est susceptible d’être détectée et de provoquer immédiatement une réaction violente, fichage, perquisition, assignation… Le débat sur les prérogatives respectives de la police et de la justice n’est finalement qu’une diversion, puisque le juge et le policier ne sont que les deux visages d’une même machine à formater nos comportements et nos opinions.